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  Témoignages  

Elie Wiesel

Ecrivain, ancien déporté, Prix Nobel de la Paix, parrain des Territoires de la Mémoire et conférencier de Facing History and Ourselves.

« Quand on m’a parlé pour la première fois de Facing History and Ourselves, je me suis dit “Les leçons de l’Histoire ? Quelle histoire ?” Ce n’est que plus tard que j’ai compris : c’est notre histoire commune que nous essayons tous d’apprendre. »

Matt Damon

Acteur, “ancien” de Facing History and Ourselves.

« La rencontre en classe avec un ancien déporté, pendant un cours de Facing History and Ourselves, reste l’une des choses les plus bouleversantes qui me soient jamais arrivées… Tout d’un coup, nous entrions en contact avec l’Histoire, tout d’un coup, nous pouvions mettre un visage dessus… Je dois énormément à ce cours ; cette expérience, à ce moment précis de ma vie, a façonné en grande partie l’homme que je suis devenu. »

Romeo Dallaire

Lieutenant-général canadien qui a sauvé des milliers de Rwandais en 1994, alors qu’il dirigeait la mission des Nations Unies au Rwanda. Conférencier de Facing History and Ourselves.

« Je risquais la cour martiale si je refusais d’obéir à un ordre. Mais accepter cet ordre me semblait immoral… Je pouvais m’accommoder d’une cour martiale, mais je n’aurais plus jamais pu me regarder en face si j’avais abandonné des êtres humains sans défense. »

Paul Rusesabagina

Hôtelier rwandais, gérant de l’Hôtel Mille Collines, dont le comportement pendant le génocide (dont a été tiré le film Hôtel Rwanda) lui a valu de nombreux honneurs. Conférencier de Facing History and Ourselves.

« Je suis resté l’homme que je suis. J’étais gérant d’hôtel, et je suis resté un gérant d’hôtel du début à la fin. Je crois profondément que la seule façon de réagir dans de telles circonstances, c’est de rester qui l’on est. »

Chantal Walschap

Professeur d’anglais en 5è et 6è année à l’Athénée Provincial de La Louvière

« Le séminaire Facing History m’a animée d’une envie nouvelle d’aborder des thèmes que je n’avais jamais traités jusqu’alors et d’essayer de jeter des ponts vers d’autres cours.

Nous abordons, par exemple, la 2è guerre mondiale en lisant le Journal d’Anne Frank, en regardant certains films comme « Sophie Scholl » ou « La Chute »…

Nous discutons de thèmes tels que la violence, la tolérance, l’obéissance, le racisme, les préjugés, les stéréotypes… et rejoignons ainsi les thèmes abordés aux cours de morale, religion, histoire, français etc. – sans oublier l’actualité.

Grâce à ces éclairages différents, les élèves prennent conscience que l’action de chaque individu a son importance, que faire un choix est une nécessité et que l’indifférence est ce qu’il y a de pire. »

Marty Sparks

Professeur en classes d’immersion linguistique, 1è et 2è, à l’Athénée Provincial de La Louvière (extrait de témoignage)

« …J’ai fait adopter les journaux intimes et c’est un succès. Mais pour cela, le professeur doit bien insister sur le fait que ces journaux ne seront ni LUS ni COTÉS par le professeur. C’est PRIVÉ. Chaque fois que les enfants écrivent dans leurs journaux, je vois bien qu’ils sont vraiment concentrés et qu’ils réfléchissent aux problèmes. Cela leur donne également la confiance nécessaire pour écrire leur pensées et idées les plus secrètes. Pédagogiquement parlant, c’est un encouragement à l’expression écrite.

Cette pédagogie n’est pas facile à faire passer ; il faut se sentir bien en tant que professeur et établir un climat de confiance avec les enfants. Je pratique ce cours le vendredi après midi plutôt que le lundi matin parce que les enfants doivent être « éveillés ».

Margot Strom

Directrice générale de Facing History and Ourselves, Margot Stern Strom est enseignante, écrivain et conférencière. Depuis 1979, elle dirige la Fondation nationale Facing History and Ourselves et depuis 1994, elle siège au conseil d’administration du Projet Harvard/ Facing History and Ourselves. Elle a reçu de nombreux prix en récompense de son travail en tant qu’éducatrice et militante des droits civiques.

« Les jeunes sont capables d’étudier l’histoire dans toute sa complexité, avec son héritage toujours vivant de préjugés et de discrimination, de résistance et de courage. Certains sujets sont difficiles, voire douloureux. Beaucoup d’enseignants les abordent avec appréhension à cause des opinions sans nuances qu’ils entendront dans la bouche de leurs élèves avant que ceux-ci commencent à confronter les mythes et la désinformation qui aujourd’hui encore continuent d’imprégner ce que nous savons les uns des autres. Et pourtant, de telles discussions sont essentielles pour la démocratie. »

Hermine Bokhorst, professeur de morale

Le séminaire LH&N m’a permis de structurer la démarche que j’avais déjà entreprise avec les élèves de morale de 6ème primaire des écoles La Vallée et Chazal à Schaerbeek. Cette année, j’ai commencé le cours à ce sujet en projetant le film « Ecrire pour exister ».

J’ai ensuite distribué les « journaux intimes » (un des outils pédagogiques LH&N).

Les élèves ne désirant pas que je les lise devaient apposer un petit autocollant rouge sur leur journal. Si au départ tous y avaient mis le point rouge, aujourd’hui il n’y a plus que 3 sur  14 .

Les autres expliquent très franchement leurs émotion et points de vue.

Tous apprécient l’outil.

Nancy Quadfliegh,  professeur de morale cycle inf. à l’ Athénée Royal Uccle I

Elle a utilisé la technique du journal qui donne des résultats laborieux en première . mais meilleurs  en 2ème et surtout 3ème Le schéma d’identité  et les cercles d’intimité (ou d’obligation)  sont des outils qui marchent bien et incitent Nancy à être un peu plus ludique. Surtout ils amènent certains  élèves à réfléchir et à se rendre compte au bout de quelques mois d’utilisation qu’ils n’écriraient plus la même chose qu’en début d’année scolaire.

 

 

Le journal Le Monde avait publié en 1995 cet article remarquable.

 Annick Cojean:Les mémoires de la Shoah
V - Confrontation avec l'Histoire
in Le Monde (29 avril 1995) © Le Monde 1995
Reproduction interdite sauf pour usage personnel - No reproduction except for personal use only

Nous remercions Le Monde de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Désormais, le génocide n'est plus un sujet tabou dans les écoles. L'Amérique y puise des leçons susceptibles d'inciter ses jeunes à la vigilance et à la responsabilité civique

Un proviseur de lycée américain avait coutume d'envoyer cette lettre, lors de chaque rentrée scolaire, à l'ensemble des enseignants de son établissement :

" Cher Professeur:
Je suis un survivant de camp de concentration. Mes yeux ont vu ce qu'aucun homme ne devrait voir:

- Des chambres à gaz construites par des ingénieurs instruits.
- Des enfants empoisonnés par des praticiens éduqués.
- Des nourrissons tués par des infirmières entraînées.
- Des femmes et bébés exécutés et brûlés par des diplômés de collèges et d'universités.
Je me méfie donc de l'éducation.

Ma requête est la suivante : aidez vos élèves à devenir des êtres humains. Vos efforts ne doivent jamais produire des monstres éduqués, des psychopathes qualifiés, des Eichmann instruits.

La lecture , l'écriture, l'arithmétique ne sont importantes que si elles servent à rendre nos enfants plus humains."


Margot Stern Strom fut bouleversée par ce message.

Professeur d'histoire dans un collège de la banlieue de Boston et poursuivant une formation d'enseignante à Harvard, la jeune femme s'interrogeait sur son métier au regard de sa propre scolarité. Elle avait été élevée à Memphis, dans l'État du Tennessee, à une époque où la ségrégation raciale était encore légale. Une époque où les enfants noirs n'avaient accès au zoo qu'une fois par semaine ; où leurs bibliothèques ne recevaient que les livres abîmés dont ne voulaient plus les autres ; où les petits écoliers blancs étaient sûrs de trouver des sièges vides à l'avant des bus, quand les gens " de couleur " s'entassaient, debout, tout au fond. Mais, de cette situation d'injustice, l'école n'avait dit mot. L'Histoire s'apprenait comme une suite de dates et d'événements aussi " inévitables " que lointains et n'appelait nullement à la réflexion sur de possibles résonnances dans le présent.

L'école donc, ne remplissait pas sa mission.

L'Histoire, pensait Margot Stern Strom, était pourtant le terreau idéal pour exercer l'intelligence des adolescents, ces " graines de philosophes ", sensibles aux notions de justice, de courage, de liberté, et toujours prêts à débattre. L'Histoire devait servir à observer le monde d'aujourd'hui avec plus d'acuité et plus de vigilance. Et s'il était un événement majeur, unique, dans l'Histoire de l'humanité, qui exigeait non seulement d'être enseigné en classe, mais qui se prêtait à toutes sortes de réflexions sur la responsabilité civique, la morale, le conformisme, la liberté, c'était la Shoah.


Aucun programme aux Etats-Unis ne prévoyait cet enseignement ? Margot Stern Strom allait en créer un. Avec un de ses collègues, puis l'aide d'une bourse du gouvernement fédéral, elle travailla longtemps à définir des principes et une méthode d'enseignement sur le génocide et créa en 1976 Facing History and Ourselves, FHO, (Affronter l 'Histoire et nous-mêmes), un organisme sans équivalent qui a déjà formé plus de 30 000 professeurs et touche désormais chaque année un demi-million d'élèves.


La bâtisse de briques rouges est sympathique. Située à la périphérie de Boston et donnant sur une place abritée, on dirait une école, avec sa cour de récré. Mais les bureaux de FHO n'y occupent encore que deux étages et, si des groupes d'enfants y défilent chaque jour, le nombre d'adultes y reste sensiblement plus élevé. Pédagogues, historiens, psychologues, documentalistes, bénévoles... La ruche est au travail. Margot en déplacement à l'autre bout du pays, c'est Mark Skvirsky qui est aux commandes, en ligne avec la Fondation Elie Wiesel, puis en réunion de programmation : séminaires, conférences, ateliers avec des professeurs, tables rondes dans tout le pays, semaine de formation pour l'académie de police, soirée-débat sur le thème " Racisme et antisémitisme dans la nouvelle Europe ", rencontre avec des parents d'élèves, réunion amicale des rescapés de la Shoah collaborant avec l'organisme... Facing History est très sollicité. N'est-ce pas d'ailleurs vers lui que s'est encore tourné Steven Spielberg pour la confection d'un ouvrage pédagogique visant à préparer les élèves à visionner ensemble, dans le cadre de leur classe, La Liste de Schindler ?


Sa vocation initiale était pourtant plus limitée : initier les professeurs de collège à une méthode d'enseignement sur la Shoah étalé sur une douzaine de semaines. Une vocation en forme de credo dans les vertus pédagogiques de l'Histoire et de ses connexions avec le monde moderne ainsi que dans la formation de l'esprit critique des enfants, afin d'en faire des citoyens engagés dans leur société. Postulat préalable : l'Histoire n'est pas inéluctable. Elle est le fruit de millions de décisions humaines, de choix dont les auteurs ont à peine conscience mais qui engagent leur responsabilité. Choix complexes, ambigus. Mais l'étude du III Reich n'exige-t-elle pas que les élèves renoncent à une vision trop simplificatrice de la société allemande, et notamment de ses nazis ?

Ilse Koehn. " La vie est toujours plus compliquée qu'on ne le pense. Derrière les rangs scintillants de ceux qui avaient l'allure de robots totalitaires, se tenaient des hommes et des femmes, divers et variés, certains courageux, d'autres lâches, certains dénués de jugement, d'autres avec une forte personnalité, et tous très humains. "
Terminé également, le mythe d'une histoire se résumant à une poignée de dates illustrant des secousses aussi brutales que spectaculaires. L'engrenage était plus subtile, enseigne FHO, et le piège autrement dangereux.
Un professeur allemand. " Si la dernière et la plus terrible des mesures prises par le régime était intervenue juste après la toute première et la plus inoffensive, des millions de gens auraient été scandalisés ! Par exemple si le gazage des Juifs était intervenu immédiatement après la pose des étiquettes " magasin allemand " à la vitrine des commerces non juifs en 1933 ! Mais évidemment, ça ne s 'est pas passé comme cela. Dans l'intervalle, il y eut des centaines de petites marches, certaines imperceptibles, mais chacune vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. La marche C n'est pas tellement pire que la B, et si vous n'aviez pas réagi à la B, pourquoi le feriez-vous à la C ? Puis à la D ? "

Le message est explicite, perçu comme un appel à la vigilance. La pente peut être douce et l'escalade subtile : aux jeunes de rester attentifs au moindre signal de leur communauté, de savoir déceler aujourd'hui ce qui pourrait être la " petite marche fatale " : les signes les plus minimes d'intolérance ou d'injustice, les stéréotypes racistes dangereux, les gestes d'exclusion, les écarts de langage, y compris en classe. Car c'est bien dans les dix années précédant le génocide qu'il faut lire l'enchaînement infernal qui conduisit à la solution finale. Dix années, dont FHO approfondit l'étude avant d'aborder la Shoah.

Mark Skvirsky. " C'était encore l'heure des choix : voter ou non pour le parti nazi ; dénoncer ou non l'atteinte aux libertés ; accepter ou non le boycott des Juifs ; mettre ou non ses connaissances (médicales, scientifiques) au service des tragiques desseins d'Hitler (car c'était bel et bien une option) ; préférer privilégier son ambition à son sens de la justice ; ou l'inverse... La notion de choix, donc de responsabilité, est essentielle dans tout ce cheminement. Les adolescents doivent comprendre qu'eux aussi sont chaque jour en situation d'agir, d'exprimer des préférences, de tenter de faire ainsi " la différence " sur leur environnement en fonction de leurs priorités... "

Les connexions entre l'Histoire et le présent sont toujours encouragées, facilitées par l'abondance de témoignages sur la vie quotidienne dans les écoles nazie s, les " Heil Hitler ", la propagande, le sort fait aux livres et aux idées. Ainsi, le récit par un observateur américain de cette impressionnante cérémonie organisée par Goebbels en 1933, lors de laquelle furent brûlés, en un gigantesque brasier, les livres d'auteurs juifs ou " indésirables ":

" Je retenais ma respiration pendant qu'il précipita le premier volume dans les flammes : c'était comme brûler quelque chose de vivant. Puis les étudiants ont suivi avec des brassées de livres, pendant que des écoliers hurlaient dans le micro leur condamnation de tel ou tel auteur, la foule huant et sifflant chaque nom. On sentait derrière le venin de Goebbels... "

Les livres seraient donc subversifs ?, demande-t-on aux élèves. Quels livres ? Quelles idées ? Qu'appelle-t-on endoctrinement ? Quel effet cela a-t-il pu avoir sur les livres à venir ? Comment auriez-vous réagi ? Des questions infinies pour obliger l'élève à se mettre dans les différentes situations, s'imprégner du contexte. Puis émettre un jugement. La solution finale n'est abordée au fond qu'après une longue préparation et à l'aide de grands textes, de témoignages vidéo enregistrés à l'université de Yale (notamment un étonnant montage d'entretiens de femmes hollandaises ayant eu l'âge d'Anne Frank et permettant de suivre, étape par étape, son itinéraire, dans la lignée de son journal interrompu) ou, lorsque c'est possible, lors d'une rencontre de la classe avec un ou une rescapé des camps. Rencontre précieuse, incomparable, pour les enfants pleins de respect puis de tendresse pour leur visiteur et qui, souvent, amorcent avec lui ou elle un bout de correspondance...


Mais l'après-Shoah ne saurait être négligé, et les grands procès de criminels nazis confrontent les élèves aux notions de culpabilité, revanche, réparation, responsabilité collective et individuelle, crimes de guerre. Certaines lectures judicieusement recommandées permettent d'aller encore plus loin en incitant les élèves à s'interroger sur le bien fondé du recrutement d'anciens nazis par les alliés, la justification des camps créés aussi par les Etats-Unis pour parquer les familles japonaises vivant sur leur territoire, ou le procès de Pétain et Laval...

Enfin, sans craindre d'aborder l'histoire américaine, le douloureux héritage de l' esclavage, le problème des relations entre les communautés noire et blanche aux Etats- Unis, le génocide des nations indiennes, la propagande du Ku Klux Klan, FHO interpelle directement les étudiants sur leur capacité à échapper au conformisme et à intervenir, quelles que soient les circonstances, pour la défense des valeurs démocratiques qui ne sont jamais acquises pour toujours et contre le racisme. Penser par soi-même, en dépit des autres, voire contre le groupe. Ne jamais taire une injustice.

Ne pas être de ceux que fustigeait Albert Einstein dans une phrase célèbre mise en exergue par le manuel de Facing History: " Le monde est trop dangereux à vivre pas à cause de ceux qui font le Mal mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ".

Plus " humains ", les enfants de Facing History, comme le souhaitait le proviseur dont la missive avait tant impressionné Margot Stern Strom, il y a vingt ans ? Plus vigilants, à l'évidence, et peut-être plus actifs. Plusieurs études indiquent en effet que les é lèves ayant suivi un tel programme sont plus enclins à accepter, voire à demander davantage de responsabilités dans leur école et à s'engager dans des activités bénévoles à l'extérieur. Tous semblent suivre avec une attention très neuve les informations venues de Bosnie ou du Rwanda. A Los Angeles, une classe d'adolescents s'est proposée de préparer elle- même un cours de sensibilisation au racisme à destination d'élèves du primaire. Une quarantaine d'étudiants se sont également portés volontaires pour aider, chaque samedi, des immigrés latinos à remplir les formalités administratives at du Massachusetts, un groupe de filles a entrepris d'écrire aux élus, journaux, entreprises locales afin de faire connaître leur point de vue sur des sujets qui leur tenaient à coeur, comme l'égalité devant la médecine et le contrôle des armes.


C'est dans un petit village d'Allemagne, près de Kassel, un soir de février, que l'on a rencontré Angelika, Monika et Inge, trois professeurs allemandes. Ardentes, dévouées à leur métier, elles venaient de participer à un séminaire sur l'enseignement de la Shoah organisé par... Facing History and Ourselves. Elles connaissaient la méthode, sa philosophie, ses outils, mais elles restent perplexes : la Shoah en Allemagne ne peut être enseignée comme elle l'est à New York, Londres, ou même Paris. La Shoah est l'Histoire à l'ombre de laquelle elles sont nées toutes trois. Celle qui a impliqué, meurtri, voire souillé leur famille. Celle avec laquelle elles doivent seules se battre, sans formule miracle. Elles en ont parlé volontiers, admettant que le corps professoral allemand était loin d'avoir réglé son appréhension à enseigner le génocide, chaque enseignant entretenant avec le sujet une histoire personnelle et intime.

Inscrit dans les programmes des différents LÄnder, le sujet ne peut cependant plus être évité dans les écoles, la tendance actuelle allant vers une personnalisation de l'Histoire et un travail de rapprochement vers le passé. " Sortir de l'abstraction qu'affectionnait tant le nazis me, explique Angelika Rieber; se réapproprier notre Histoire d'avant la rupture, retrouver les visages, les souvenirs, les racines de notre communauté explosée. " Comme preuve de leurs efforts, toutes trois ont apporté l'ouvrage qu'elles ont réalisé sur le passé recomposé.
Angelika a longuement interrogé et invité dans son école des rescapés du pogrom de novembre 1938 à Francfort ; Inge Naumann a reconstitué avec ses élèves l'histoire de son école, à Wiesbaden, au temps du national socialisme, en s'intéressant particulièrement au sort des élèves juifs. Quant à Monica Kindgreen, elle a passé dix ans à reconstituer l'histoire de la communauté juive du petit village dans lequel elle avait un jour emménagé. Avec patience, elle a collecté photos, documents, témoignages, adresses, remuant souvenirs et histoires dans la communauté, qui ne voyait vraiment pas où elle voulait en venir et redoutait qu'elle veuille rebaptiser " Rue des Juifs " la ruelle qui, d'un commun accord, avait été appelée, il y a plus de cinquante ans, "La rue de la Brasserie ". Enfin, après avoir remué ciel et terre, elle a invité dans le village les quelques Juifs rescapés qu'elle avait retrouvés aux quatre coins du monde. C'était en juillet et le temps était à la fête. La mairie avait sorti ses drapeaux, ses fleurs, ses bouteilles. " Ils " allaient arriver, plus d'un demi-siècle après, dans le village d'où ils avaient été chassés. A la dernière minute, le maire avait eu une frayeur : la salle était si grande ! Elle pourrait faire si vide si le village boudait et restait calfeutré...

Allons ! Ils sont venus par dizaines, endimanchés et entourés d'enfants, avec des cadeaux, des sourires, des photos jaunies et des fleurs. Et l'on posa joyeusement à côté des revenants. Entre temps, la Rue de la brasserie a été rebaptisée " Rue de la synagogue ".


Annick Cojean - Le Monde du 29/04/95

Elie Wiesel

Ecrivain, ancien déporté, Prix Nobel de la Paix, parrain des Territoires de la Mémoire et conférencier de Facing History and Ourselves.

« Quand on m’a parlé pour la première fois de Facing History and Ourselves, je me suis dit “Les leçons de l’Histoire ? Quelle histoire ?” Ce n’est que plus tard que j’ai compris : c’est notre histoire commune que nous essayons tous d’apprendre. »

Matt Damon

Acteur, “ancien” de Facing History and Ourselves.

« La rencontre en classe avec un ancien déporté, pendant un cours de Facing History and Ourselves, reste l’une des choses les plus bouleversantes qui me soient jamais arrivées… Tout d’un coup, nous entrions en contact avec l’Histoire, tout d’un coup, nous pouvions mettre un visage dessus… Je dois énormément à ce cours ; cette expérience, à ce moment précis de ma vie, a façonné en grande partie l’homme que je suis devenu. »

Romeo Dallaire

Lieutenant-général canadien qui a sauvé des milliers de Rwandais en 1994, alors qu’il dirigeait la mission des Nations Unies au Rwanda. Conférencier de Facing History and Ourselves.

« Je risquais la cour martiale si je refusais d’obéir à un ordre. Mais accepter cet ordre me semblait immoral… Je pouvais m’accommoder d’une cour martiale, mais je n’aurais plus jamais pu me regarder en face si j’avais abandonné des êtres humains sans défense. »

Paul Rusesabagina

Hôtelier rwandais, gérant de l’Hôtel Mille Collines, dont le comportement pendant le génocide (dont a été tiré le film Hôtel Rwanda) lui a valu de nombreux honneurs. Conférencier de Facing History and Ourselves.

« Je suis resté l’homme que je suis. J’étais gérant d’hôtel, et je suis resté un gérant d’hôtel du début à la fin. Je crois profondément que la seule façon de réagir dans de telles circonstances, c’est de rester qui l’on est. »

Chantal Walschap

Professeur d’anglais en 5è et 6è année à l’Athénée Provincial de La Louvière

« Le séminaire Facing History m’a animée d’une envie nouvelle d’aborder des thèmes que je n’avais jamais traités jusqu’alors et d’essayer de jeter des ponts vers d’autres cours.

Nous abordons, par exemple, la 2è guerre mondiale en lisant le Journal d’Anne Frank, en regardant certains films comme « Sophie Scholl » ou « La Chute »…

Nous discutons de thèmes tels que la violence, la tolérance, l’obéissance, le racisme, les préjugés, les stéréotypes… et rejoignons ainsi les thèmes abordés aux cours de morale, religion, histoire, français etc. – sans oublier l’actualité.

Grâce à ces éclairages différents, les élèves prennent conscience que l’action de chaque individu a son importance, que faire un choix est une nécessité et que l’indifférence est ce qu’il y a de pire. »

Marty Sparks

Professeur en classes d’immersion linguistique, 1è et 2è, à l’Athénée Provincial de La Louvière (extrait de témoignage)

« …J’ai fait adopter les journaux intimes et c’est un succès. Mais pour cela, le professeur doit bien insister sur le fait que ces journaux ne seront ni LUS ni COTÉS par le professeur. C’est PRIVÉ. Chaque fois que les enfants écrivent dans leurs journaux, je vois bien qu’ils sont vraiment concentrés et qu’ils réfléchissent aux problèmes. Cela leur donne également la confiance nécessaire pour écrire leur pensées et idées les plus secrètes. Pédagogiquement parlant, c’est un encouragement à l’expression écrite.

Cette pédagogie n’est pas facile à faire passer ; il faut se sentir bien en tant que professeur et établir un climat de confiance avec les enfants. Je pratique ce cours le vendredi après midi plutôt que le lundi matin parce que les enfants doivent être « éveillés ».

Margot Strom

Directrice générale de Facing History and Ourselves, Margot Stern Strom est enseignante, écrivain et conférencière. Depuis 1979, elle dirige la Fondation nationale Facing History and Ourselves et depuis 1994, elle siège au conseil d’administration du Projet Harvard/ Facing History and Ourselves. Elle a reçu de nombreux prix en récompense de son travail en tant qu’éducatrice et militante des droits civiques.

« Les jeunes sont capables d’étudier l’histoire dans toute sa complexité, avec son héritage toujours vivant de préjugés et de discrimination, de résistance et de courage. Certains sujets sont difficiles, voire douloureux. Beaucoup d’enseignants les abordent avec appréhension à cause des opinions sans nuances qu’ils entendront dans la bouche de leurs élèves avant que ceux-ci commencent à confronter les mythes et la désinformation qui aujourd’hui encore continuent d’imprégner ce que nous savons les uns des autres. Et pourtant, de telles discussions sont essentielles pour la démocratie. »

Hermine Bokhorst, professeur de morale

Le séminaire LH&N m’a permis de structurer la démarche que j’avais déjà entreprise avec les élèves de morale de 6ème primaire des écoles La Vallée et Chazal à Schaerbeek. Cette année, j’ai commencé le cours à ce sujet en projetant le film « Ecrire pour exister ».

J’ai ensuite distribué les « journaux intimes » (un des outils pédagogiques LH&N).

Les élèves ne désirant pas que je les lise devaient apposer un petit autocollant rouge sur leur journal. Si au départ tous y avaient mis le point rouge, aujourd’hui il n’y a plus que 3 sur  14 .

Les autres expliquent très franchement leurs émotion et points de vue.

Tous apprécient l’outil.

Nancy Quadfliegh,  professeur de morale cycle inf. à l’ Athénée Royal Uccle I

Elle a utilisé la technique du journal qui donne des résultats laborieux en première . mais meilleurs  en 2ème et surtout 3ème Le schéma d’identité  et les cercles d’intimité (ou d’obligation)  sont des outils qui marchent bien et incitent Nancy à être un peu plus ludique. Surtout ils amènent certains  élèves à réfléchir et à se rendre compte au bout de quelques mois d’utilisation qu’ils n’écriraient plus la même chose qu’en début d’année scolaire.

 

 

Le journal Le Monde avait publié en 1995 cet article remarquable.

 Annick Cojean:Les mémoires de la Shoah
V - Confrontation avec l'Histoire
in Le Monde (29 avril 1995) © Le Monde 1995
Reproduction interdite sauf pour usage personnel - No reproduction except for personal use only

Nous remercions Le Monde de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Désormais, le génocide n'est plus un sujet tabou dans les écoles. L'Amérique y puise des leçons susceptibles d'inciter ses jeunes à la vigilance et à la responsabilité civique

Un proviseur de lycée américain avait coutume d'envoyer cette lettre, lors de chaque rentrée scolaire, à l'ensemble des enseignants de son établissement :

" Cher Professeur:
Je suis un survivant de camp de concentration. Mes yeux ont vu ce qu'aucun homme ne devrait voir:

- Des chambres à gaz construites par des ingénieurs instruits.
- Des enfants empoisonnés par des praticiens éduqués.
- Des nourrissons tués par des infirmières entraînées.
- Des femmes et bébés exécutés et brûlés par des diplômés de collèges et d'universités.
Je me méfie donc de l'éducation.

Ma requête est la suivante : aidez vos élèves à devenir des êtres humains. Vos efforts ne doivent jamais produire des monstres éduqués, des psychopathes qualifiés, des Eichmann instruits.

La lecture , l'écriture, l'arithmétique ne sont importantes que si elles servent à rendre nos enfants plus humains."


Margot Stern Strom fut bouleversée par ce message.

Professeur d'histoire dans un collège de la banlieue de Boston et poursuivant une formation d'enseignante à Harvard, la jeune femme s'interrogeait sur son métier au regard de sa propre scolarité. Elle avait été élevée à Memphis, dans l'État du Tennessee, à une époque où la ségrégation raciale était encore légale. Une époque où les enfants noirs n'avaient accès au zoo qu'une fois par semaine ; où leurs bibliothèques ne recevaient que les livres abîmés dont ne voulaient plus les autres ; où les petits écoliers blancs étaient sûrs de trouver des sièges vides à l'avant des bus, quand les gens " de couleur " s'entassaient, debout, tout au fond. Mais, de cette situation d'injustice, l'école n'avait dit mot. L'Histoire s'apprenait comme une suite de dates et d'événements aussi " inévitables " que lointains et n'appelait nullement à la réflexion sur de possibles résonnances dans le présent.

L'école donc, ne remplissait pas sa mission.

L'Histoire, pensait Margot Stern Strom, était pourtant le terreau idéal pour exercer l'intelligence des adolescents, ces " graines de philosophes ", sensibles aux notions de justice, de courage, de liberté, et toujours prêts à débattre. L'Histoire devait servir à observer le monde d'aujourd'hui avec plus d'acuité et plus de vigilance. Et s'il était un événement majeur, unique, dans l'Histoire de l'humanité, qui exigeait non seulement d'être enseigné en classe, mais qui se prêtait à toutes sortes de réflexions sur la responsabilité civique, la morale, le conformisme, la liberté, c'était la Shoah.


Aucun programme aux Etats-Unis ne prévoyait cet enseignement ? Margot Stern Strom allait en créer un. Avec un de ses collègues, puis l'aide d'une bourse du gouvernement fédéral, elle travailla longtemps à définir des principes et une méthode d'enseignement sur le génocide et créa en 1976 Facing History and Ourselves, FHO, (Affronter l 'Histoire et nous-mêmes), un organisme sans équivalent qui a déjà formé plus de 30 000 professeurs et touche désormais chaque année un demi-million d'élèves.


La bâtisse de briques rouges est sympathique. Située à la périphérie de Boston et donnant sur une place abritée, on dirait une école, avec sa cour de récré. Mais les bureaux de FHO n'y occupent encore que deux étages et, si des groupes d'enfants y défilent chaque jour, le nombre d'adultes y reste sensiblement plus élevé. Pédagogues, historiens, psychologues, documentalistes, bénévoles... La ruche est au travail. Margot en déplacement à l'autre bout du pays, c'est Mark Skvirsky qui est aux commandes, en ligne avec la Fondation Elie Wiesel, puis en réunion de programmation : séminaires, conférences, ateliers avec des professeurs, tables rondes dans tout le pays, semaine de formation pour l'académie de police, soirée-débat sur le thème " Racisme et antisémitisme dans la nouvelle Europe ", rencontre avec des parents d'élèves, réunion amicale des rescapés de la Shoah collaborant avec l'organisme... Facing History est très sollicité. N'est-ce pas d'ailleurs vers lui que s'est encore tourné Steven Spielberg pour la confection d'un ouvrage pédagogique visant à préparer les élèves à visionner ensemble, dans le cadre de leur classe, La Liste de Schindler ?


Sa vocation initiale était pourtant plus limitée : initier les professeurs de collège à une méthode d'enseignement sur la Shoah étalé sur une douzaine de semaines. Une vocation en forme de credo dans les vertus pédagogiques de l'Histoire et de ses connexions avec le monde moderne ainsi que dans la formation de l'esprit critique des enfants, afin d'en faire des citoyens engagés dans leur société. Postulat préalable : l'Histoire n'est pas inéluctable. Elle est le fruit de millions de décisions humaines, de choix dont les auteurs ont à peine conscience mais qui engagent leur responsabilité. Choix complexes, ambigus. Mais l'étude du III Reich n'exige-t-elle pas que les élèves renoncent à une vision trop simplificatrice de la société allemande, et notamment de ses nazis ?

Ilse Koehn. " La vie est toujours plus compliquée qu'on ne le pense. Derrière les rangs scintillants de ceux qui avaient l'allure de robots totalitaires, se tenaient des hommes et des femmes, divers et variés, certains courageux, d'autres lâches, certains dénués de jugement, d'autres avec une forte personnalité, et tous très humains. "
Terminé également, le mythe d'une histoire se résumant à une poignée de dates illustrant des secousses aussi brutales que spectaculaires. L'engrenage était plus subtile, enseigne FHO, et le piège autrement dangereux.
Un professeur allemand. " Si la dernière et la plus terrible des mesures prises par le régime était intervenue juste après la toute première et la plus inoffensive, des millions de gens auraient été scandalisés ! Par exemple si le gazage des Juifs était intervenu immédiatement après la pose des étiquettes " magasin allemand " à la vitrine des commerces non juifs en 1933 ! Mais évidemment, ça ne s 'est pas passé comme cela. Dans l'intervalle, il y eut des centaines de petites marches, certaines imperceptibles, mais chacune vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. La marche C n'est pas tellement pire que la B, et si vous n'aviez pas réagi à la B, pourquoi le feriez-vous à la C ? Puis à la D ? "

Le message est explicite, perçu comme un appel à la vigilance. La pente peut être douce et l'escalade subtile : aux jeunes de rester attentifs au moindre signal de leur communauté, de savoir déceler aujourd'hui ce qui pourrait être la " petite marche fatale " : les signes les plus minimes d'intolérance ou d'injustice, les stéréotypes racistes dangereux, les gestes d'exclusion, les écarts de langage, y compris en classe. Car c'est bien dans les dix années précédant le génocide qu'il faut lire l'enchaînement infernal qui conduisit à la solution finale. Dix années, dont FHO approfondit l'étude avant d'aborder la Shoah.

Mark Skvirsky. " C'était encore l'heure des choix : voter ou non pour le parti nazi ; dénoncer ou non l'atteinte aux libertés ; accepter ou non le boycott des Juifs ; mettre ou non ses connaissances (médicales, scientifiques) au service des tragiques desseins d'Hitler (car c'était bel et bien une option) ; préférer privilégier son ambition à son sens de la justice ; ou l'inverse... La notion de choix, donc de responsabilité, est essentielle dans tout ce cheminement. Les adolescents doivent comprendre qu'eux aussi sont chaque jour en situation d'agir, d'exprimer des préférences, de tenter de faire ainsi " la différence " sur leur environnement en fonction de leurs priorités... "

Les connexions entre l'Histoire et le présent sont toujours encouragées, facilitées par l'abondance de témoignages sur la vie quotidienne dans les écoles nazie s, les " Heil Hitler ", la propagande, le sort fait aux livres et aux idées. Ainsi, le récit par un observateur américain de cette impressionnante cérémonie organisée par Goebbels en 1933, lors de laquelle furent brûlés, en un gigantesque brasier, les livres d'auteurs juifs ou " indésirables ":

" Je retenais ma respiration pendant qu'il précipita le premier volume dans les flammes : c'était comme brûler quelque chose de vivant. Puis les étudiants ont suivi avec des brassées de livres, pendant que des écoliers hurlaient dans le micro leur condamnation de tel ou tel auteur, la foule huant et sifflant chaque nom. On sentait derrière le venin de Goebbels... "

Les livres seraient donc subversifs ?, demande-t-on aux élèves. Quels livres ? Quelles idées ? Qu'appelle-t-on endoctrinement ? Quel effet cela a-t-il pu avoir sur les livres à venir ? Comment auriez-vous réagi ? Des questions infinies pour obliger l'élève à se mettre dans les différentes situations, s'imprégner du contexte. Puis émettre un jugement. La solution finale n'est abordée au fond qu'après une longue préparation et à l'aide de grands textes, de témoignages vidéo enregistrés à l'université de Yale (notamment un étonnant montage d'entretiens de femmes hollandaises ayant eu l'âge d'Anne Frank et permettant de suivre, étape par étape, son itinéraire, dans la lignée de son journal interrompu) ou, lorsque c'est possible, lors d'une rencontre de la classe avec un ou une rescapé des camps. Rencontre précieuse, incomparable, pour les enfants pleins de respect puis de tendresse pour leur visiteur et qui, souvent, amorcent avec lui ou elle un bout de correspondance...


Mais l'après-Shoah ne saurait être négligé, et les grands procès de criminels nazis confrontent les élèves aux notions de culpabilité, revanche, réparation, responsabilité collective et individuelle, crimes de guerre. Certaines lectures judicieusement recommandées permettent d'aller encore plus loin en incitant les élèves à s'interroger sur le bien fondé du recrutement d'anciens nazis par les alliés, la justification des camps créés aussi par les Etats-Unis pour parquer les familles japonaises vivant sur leur territoire, ou le procès de Pétain et Laval...

Enfin, sans craindre d'aborder l'histoire américaine, le douloureux héritage de l' esclavage, le problème des relations entre les communautés noire et blanche aux Etats- Unis, le génocide des nations indiennes, la propagande du Ku Klux Klan, FHO interpelle directement les étudiants sur leur capacité à échapper au conformisme et à intervenir, quelles que soient les circonstances, pour la défense des valeurs démocratiques qui ne sont jamais acquises pour toujours et contre le racisme. Penser par soi-même, en dépit des autres, voire contre le groupe. Ne jamais taire une injustice.

Ne pas être de ceux que fustigeait Albert Einstein dans une phrase célèbre mise en exergue par le manuel de Facing History: " Le monde est trop dangereux à vivre pas à cause de ceux qui font le Mal mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ".

Plus " humains ", les enfants de Facing History, comme le souhaitait le proviseur dont la missive avait tant impressionné Margot Stern Strom, il y a vingt ans ? Plus vigilants, à l'évidence, et peut-être plus actifs. Plusieurs études indiquent en effet que les é lèves ayant suivi un tel programme sont plus enclins à accepter, voire à demander davantage de responsabilités dans leur école et à s'engager dans des activités bénévoles à l'extérieur. Tous semblent suivre avec une attention très neuve les informations venues de Bosnie ou du Rwanda. A Los Angeles, une classe d'adolescents s'est proposée de préparer elle- même un cours de sensibilisation au racisme à destination d'élèves du primaire. Une quarantaine d'étudiants se sont également portés volontaires pour aider, chaque samedi, des immigrés latinos à remplir les formalités administratives at du Massachusetts, un groupe de filles a entrepris d'écrire aux élus, journaux, entreprises locales afin de faire connaître leur point de vue sur des sujets qui leur tenaient à coeur, comme l'égalité devant la médecine et le contrôle des armes.


C'est dans un petit village d'Allemagne, près de Kassel, un soir de février, que l'on a rencontré Angelika, Monika et Inge, trois professeurs allemandes. Ardentes, dévouées à leur métier, elles venaient de participer à un séminaire sur l'enseignement de la Shoah organisé par... Facing History and Ourselves. Elles connaissaient la méthode, sa philosophie, ses outils, mais elles restent perplexes : la Shoah en Allemagne ne peut être enseignée comme elle l'est à New York, Londres, ou même Paris. La Shoah est l'Histoire à l'ombre de laquelle elles sont nées toutes trois. Celle qui a impliqué, meurtri, voire souillé leur famille. Celle avec laquelle elles doivent seules se battre, sans formule miracle. Elles en ont parlé volontiers, admettant que le corps professoral allemand était loin d'avoir réglé son appréhension à enseigner le génocide, chaque enseignant entretenant avec le sujet une histoire personnelle et intime.

Inscrit dans les programmes des différents LÄnder, le sujet ne peut cependant plus être évité dans les écoles, la tendance actuelle allant vers une personnalisation de l'Histoire et un travail de rapprochement vers le passé. " Sortir de l'abstraction qu'affectionnait tant le nazis me, explique Angelika Rieber; se réapproprier notre Histoire d'avant la rupture, retrouver les visages, les souvenirs, les racines de notre communauté explosée. " Comme preuve de leurs efforts, toutes trois ont apporté l'ouvrage qu'elles ont réalisé sur le passé recomposé.
Angelika a longuement interrogé et invité dans son école des rescapés du pogrom de novembre 1938 à Francfort ; Inge Naumann a reconstitué avec ses élèves l'histoire de son école, à Wiesbaden, au temps du national socialisme, en s'intéressant particulièrement au sort des élèves juifs. Quant à Monica Kindgreen, elle a passé dix ans à reconstituer l'histoire de la communauté juive du petit village dans lequel elle avait un jour emménagé. Avec patience, elle a collecté photos, documents, témoignages, adresses, remuant souvenirs et histoires dans la communauté, qui ne voyait vraiment pas où elle voulait en venir et redoutait qu'elle veuille rebaptiser " Rue des Juifs " la ruelle qui, d'un commun accord, avait été appelée, il y a plus de cinquante ans, "La rue de la Brasserie ". Enfin, après avoir remué ciel et terre, elle a invité dans le village les quelques Juifs rescapés qu'elle avait retrouvés aux quatre coins du monde. C'était en juillet et le temps était à la fête. La mairie avait sorti ses drapeaux, ses fleurs, ses bouteilles. " Ils " allaient arriver, plus d'un demi-siècle après, dans le village d'où ils avaient été chassés. A la dernière minute, le maire avait eu une frayeur : la salle était si grande ! Elle pourrait faire si vide si le village boudait et restait calfeutré...

Allons ! Ils sont venus par dizaines, endimanchés et entourés d'enfants, avec des cadeaux, des sourires, des photos jaunies et des fleurs. Et l'on posa joyeusement à côté des revenants. Entre temps, la Rue de la brasserie a été rebaptisée " Rue de la synagogue ".


Annick Cojean - Le Monde du 29/04/95